« Chamanik » par Lasseindra Ninja

« Chamanik » est une chorégraphie pensée par Lasseindra Ninja pour sept danseurs brésiliens et autres. Elle est le fruit d’un projet conçu pour la Villa Tijuca, Chaillot et la MC2 Grenoble dans le cadre d’un jumelage entre la France et le Brésil. La pièce porte sur la musique et la spiritualité et leur incarnation dans la danse. L’objectif de « Chamanik » est de mettre en lumière la connexion existante entre le monde de la ballroom scène et celui de la spiritualité africaine.

La pièce prend pour référence le candomblé, religion afro-brésilienne pratiquée notamment au Brésil, la santeria, religion originaire de Cuba, et le vaudou, originaire d’Haïti, première république noire, dont le peuple s’est battu pour ses libertés en écrasant l’armée de Napoléon (à l’époque la plus puissante armée au monde). 

Le candomblé, la santeria et le vaudou sont des religions ayant résisté et ayant aidé les peuples à résister à l’esclavagisme. Malgré un léger mélange avec le catholicisme, ces trois religions ont constitué un véritable rempart culturel africain contre le colonisateur et n’ont pas été noyées dans l’invasion européenne.

La pièce met un accent particulier sur plusieurs divinités ou orisha :

  • Iemanja, divinité protectrice des femmes ;
  • Oxum ou Oshun, orisha qui règne sur les eaux douces considérée comme la dame de la beauté, de la fertilité, de l’argent et de la sensibilité ;
  • Ewà, divinité associée à la chasse et à la forêt ;
  • Shangô ou Xangô, orisha de la foudre, du tonnerre et de la justice ;
  • Erzuli, divinité de la beauté et de l’amour, incarnation de la figure du féminin, de l’amour, du désir et sainte patronne des enfants et des homosexuels

Toutes ces divinités ont des pouvoirs particuliers, que la pièce cherche à représenter en démontrant que la performance “voguing” est une ôde aux dieux. Le voguing possède la même essence que les religions évoquées ci-dessus : se libérer de l’esclavage et de tous les stigmates laissés par la société, au moins pour un temps donné.

Lasseindra Ninja est originaire d’Amérique du Sud où le chaman occupe une place prépondérante depuis les sociétés des premiers peuples d'Amazonie. Le chaman a le pouvoir de communiquer avec le monde des esprits c’est-à-dire le monde des morts et la nature. Or, la religion a une place structurante dans la ballroom scene et le ball s’organise sur le modèle de l’Eglise, avec le commentateur à la place du pasteur, le DJ à celle de la chorale et enfin le public à celle des fidèles. Le commentateur, comme le pasteur et le chaman, a pour mission de connecter le divin au réel.

La musique joue un rôle central dans la pièce de Lasseindra Ninja, comme dans la religion : elle permet aux personnes de rentrer en contact avec le divin, surtout pour les peuples noirs. Cela se retrouve notamment dans les clubs où la musique permet de s’évader, se relâcher. Dans Chamanik, Lasseindra Ninja veut montrer comment la musique a toujours été et sera toujours le moyen d’arriver à la transe.

"Chamanik" met à l’honneur les divinités et la spiritualité brésiliennes. Or, si le Brésil est le pays où l’on dénombre le plus de meurtres transphobes au monde, la ballroom scène y est un espace sécurisé et sécurisant pour la communauté LGBT. C’est également un espace qui peut être assimilé à un espace religieux d’où les gens tireront les outils et la force pour pouvoir se battre dans le monde réel. 

L’objectif final de la pièce est ainsi de redonner sa spiritualité première au voguing.